Les récits d’esclaves sont devenus plus à la mode dans les milieux abolitionnistes au milieu du XIXe siècle. Ces récits restent extrêmement puissants, pourtant chacun d’eux est encadré par une introduction blanche, qui authentifie l’expérience noire. La pratique blanche consistant à vérifier les vies des noir-e-s fugitives-fs qui ont habilement obtenu leur propre libération, a changé selon les circonstances et le milieu, mais pas le rôle central des personnes blanches. Aujourd’hui, la dernière manifestation de ce phénomène se joue dans la série à succès de Netflix, Orange Is the New Black.

J’ai vu pour la première fois une affiche de cette série sur un quai de métro. Le mot « Black » accolé aux côtés de femmes de toutes les couleurs en tenues de prisonnières m’a fait secouer la tête en signe de déception, mais je suis vite passée à autre chose compte tenu de toutes les autres images racistes dont je suis quotidiennement envahie. La fois où j’ai revu une référence à Orange Is The New Black, c’était sur un panneau d’affichage vidéo géant lors de la grande marche à New York consécutive à l’acquittement de George Zimmerman après le meurtre de Trayvon Martin. Alors que des milliers de personnes sont descendues dans les rues protester contre la suprématie blanche, il y avait une ironie intense à voir une représentation romancée de femmes noires se réjouissant devant une bagarre de prison à côté d’une blanche très blonde qui se tenait là horrifiée. J’ai tweeté de façon rudimentaire « Une merde raciste se joue entre la 35ème W et la 6ème Av. Ça n’en finit jamais. Nous non plus. #OnLâcheRien », avec une vignette Vine qui tourne en boucle pour illustrer mon mécontentement.


Depuis, plus d’un-e- ami-e ou collègue a pris le temps de m’expliquer que je me trompais sur ma réaction instinctive envers Orange Is the New Black. Elles et ils ont souligné que la série était basée sur un livre, dont l’auteure Piper Kerman a passé du temps en prison. J’ai répondu qu’Assata Shakur a écrit un livre brillant intitulé Assata: An Autobiography qui contient des détails sur son incarcération en tant que seule femme dans une prison entièrement masculine, mais que je n’ai pas vu cela adapté dans une série. Il serait opportun de le faire maintenant que Shakur est la première femme sur la liste des terroristes les plus recherché-e-s du FBI.

Les partisan-e-s d’Orange Is the New Black me disent régulièrement que Kerman est investie dans le combat pour la réforme des prisons. Elle pourrait très bien l’être. Mais le problème ici réside dans le fait que son investissement à elle sur cette question a été rentabilisé par un genre très différent d’investissement, sur elle, de la part de la maison d’édition et des empires médiatiques naissants comme Netflix. Je ne doute pas nécessairement que Kerman veuille voir un changement dans le système judiciaire pénal – tout comme je ne doute pas qu’elle se soit constituée une industrie florissante en le faisant. Cela a débuté il y a une dizaine d’années quand Kerman a commencé à vendre des t-shirts « Free Piper » via Paypal. En tant qu’auteure à succès qui a vendu les droits d’histoires de femmes qui ne sont même pas les siennes, elle a profité de la criminalisation de femmes racisées qui sont ciblées de manière disproportionnée pour finir derrière les barreaux.

Mais le plus souvent, les fans d’Orange Is the New Black me disent que je dois donner une véritable chance à la série. Si je pouvais juste passer l’obstacle des deux premiers épisodes, je serais satisfaite par l’épisode trois. Alors j’ai regardé et grincé des dents durant six épisodes entiers, et j’en suis restée là avec l’espoir de ne jamais voir un autre épisode de toute ma vie. A très peu d’exception près, je n’ai vu que des rengaines sauvagement racistes : des femmes noires qui, à part fantasmer sur du poulet frit, sont appelées singes ou Crazy Eyes [personnage de Suzanne Warren, NdT] ; une mère portoricaine qui s’arrange avec sa fille pour avoir les faveurs sexuelles d’un gardien de prison blanc ; une femme asiatique qui ne parle jamais ; et une femme Latina folle qui se cache dans une cabine de douche pour photographier son vagin (l’image pornographique est indistinctement exhibée tout au long de l’épisode).

Ceci se révèle être ce dont certain-e-s de mes ami-e-s et collègues se gargarisent. Je rejette le fait que ce soit un plaisir coupable. Si nous sommes accrocs à Orange Is the New Black, alors nous sommes abruti-e-s par le spectacle, craquant pour des images racistes haineuses créées par un imaginaire blanc pour le profit et la gloire. Ce qui me dérange le plus dans tout ça, c’est que beaucoup de gens m’ont dit qu’ils ont détesté les affiches publicitaires et les photos ridicules de la série postées sur Facebook, et ont toujours répété qu’ils voulaient arrêter de regarder Orange Is The New Black au cours des premiers épisodes mais ont continué à le faire, allant à l’encontre de leur volonté et s’intéressant à une merde qui maintient nos yeux rivés sur quelque chose dont on sait dès le départ que nous n’allons pas apprécier.

Je reconnais qu’Orange Is The New Black a créé un rôle crédible pour une femme noire trans, rôle joué par Laverne Cox, une réelle trans noire. Et je ne peux pas nier que la série a créé une pléthore de rôles pour des actrices et acteurs racisé-e-s. Mais encore une fois, tout comme la pratique en cours il y a 150 ans au meilleur de l’ère des récits d’esclaves, ces expériences sont d’abord authentifiées par une personne blanche, ici une femme blanche dont le passage en prison ne pourra jamais être un substitut à la violence institutionnellement dirigée contre les femmes racisées dans le système judiciaire pénal. Cela a lieu en 2013 [date de lancement de la série aux USA, NdT], non en 1861, et on n’a pas besoin de Piper Kerman ou de quelqu’un comme elle pour justifier ce que nous savons déjà.

L’extraction forcée de nos récits est-elle un mal nécessaire ?

Notes

Source : The Nation.
Traduit de l’anglais par RC, pour Etat d’Exception.