White Is the New White : à propos de la série Orange Is the New Black
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  • 9 juillet 2015
  • Les récits d’esclaves sont devenus davantage à la mode dans les milieux abolitionnistes au milieu du XIXe siècle. Ces récits restent extrêmement puissants, pourtant chacun d’eux est encadré par une introduction blanche, qui authentifie l’expérience noire. La pratique consistant à vérifier les vies des Noir.es fugitifs.ves qui ont habilement obtenu leur propre libération a changé selon les circonstances et le milieu, mais pas le rôle central des personnes blanches. Aujourd’hui, la dernière manifestation de ce phénomène se joue dans la série à succès de Netflix, Orange Is the New Black.

    J’ai vu pour la première fois une affiche de cette série sur un quai de métro. Le mot « Black » accolé aux côtés de femmes de toutes les couleurs en tenues de prisonnières m’a fait secouer la tête en signe de déception, mais je suis vite passée à autre chose compte tenu de toutes les autres images racistes dont je suis quotidiennement envahie. La fois où j’ai revu une référence à Orange Is the New Black, c’était sur un panneau d’affichage vidéo géant lors de la grande marche à New York consécutive à l’acquittement de George Zimmerman après le meurtre de Trayvon Martin. Alors que des milliers de personnes sont descendues dans les rues protester contre la suprématie blanche, il y avait une ironie intense à voir une représentation romancée de femmes noires se réjouissant devant une bagarre de prison à côté d’une blanche très blonde qui se tenait là horrifiée. J’ai tweeté de façon rudimentaire « Une merde raciste se joue entre la 35ème W et la 6ème Av. Ça n’en finit jamais. Nous non plus. #OnLâcheRien », avec une vignette Vine qui tourne en boucle pour illustrer mon mécontentement.

    Depuis, plus d’un.e ami.e ou collègue a pris le temps de m’expliquer que je me trompais avec ma réaction instinctive envers Orange Is the New Black. Elles et ils ont souligné que la série était basée sur un livre, dont l’auteure, Piper Kerman, a passé du temps en prison. J’ai répondu qu’Assata Shakur a écrit un livre brillant intitulé Assata: An Autobiography qui contient des détails sur son incarcération en tant que seule femme dans une prison entièrement masculine, mais que je n’ai pas vu cela adapté dans une série. Il serait opportun de le faire maintenant que Shakur est la première femme sur la liste des terroristes les plus recherché.es du FBI.

    Les partisan.es d’Orange Is the New Black me disent régulièrement que Kerman est investie dans le combat pour la réforme des prisons. Elle pourrait très bien l’être. Mais le problème ici réside dans le fait que son investissement à elle sur cette question a été rentabilisé par un genre très différent d’investissement, sur elle, de la part de la maison d’édition et des empires médiatiques naissants comme Netflix. Je ne doute pas nécessairement que Kerman veuille voir un changement dans le système judiciaire pénal – tout comme je ne doute pas qu’elle ait constitué une véritable petite industrie en le faisant. Cela a débuté il y a une dizaine d’années quand Kerman a commencé à vendre des t-shirts « Free Piper » via Paypal. En tant qu’auteure à succès qui a vendu les droits d’histoires de femmes qui ne sont même pas les siennes, elle a profité de la criminalisation de femmes racisées [black and brown] qui sont ciblées de manière disproportionnée pour finir derrière les barreaux.

    Mais le plus souvent, les fans d’Orange Is the New Black me disent que je dois donner une véritable chance à la série. Si je pouvais juste passer l’obstacle des deux premiers épisodes, je serais satisfaite par l’épisode suivant. Alors j’ai regardé et grincé des dents durant six épisodes entiers, et j’en suis restée là avec l’espoir de ne jamais voir un autre épisode de toute ma vie. A très peu d’exceptions près, je n’ai vu que des rengaines sauvagement racistes : des femmes noires qui, à part fantasmer sur du poulet frit, sont appelées singes ou Crazy Eyes [personnage de Suzanne Warren, NdT] ; une mère portoricaine qui s’arrange avec sa fille pour avoir les faveurs sexuelles d’un gardien de prison blanc ; une femme asiatique qui ne parle jamais ; et une femme latina folle qui se cache dans une cabine de douche pour photographier son vagin (l’image pornographique est indistinctement exhibée tout au long de l’épisode).

    Ceci se révèle être ce dont certain.es de mes ami.es et collègues se gargarisent. Je rejette le fait que ce soit un plaisir coupable. Si nous sommes accrocs à Orange Is the New Black, alors nous sommes abruti.es par le spectacle, craquant pour des images racistes haineuses créées par un imaginaire blanc pour le profit et la gloire. Ce qui me dérange le plus dans tout ça, c’est que beaucoup de gens m’ont dit qu’ils ont détesté les affiches publicitaires et les photos ridicules de la série postées sur Facebook, et ont toujours répété qu’ils voulaient arrêter de regarder Orange Is The New Black au cours des premiers épisodes mais ont continué à le faire, allant à l’encontre de leur volonté et s’intéressant à une merde qui maintient nos yeux rivés sur quelque chose dont on sait dès le départ que nous n’allons pas apprécier.

    Je reconnais qu’Orange Is The New Black a créé un rôle crédible pour une femme noire transgenre, rôle joué par Laverne Cox, une réelle personne transgenre noire. Et je ne peux pas nier que la série a créé une pléthore de rôles pour des actrices et acteurs racisé.es. Mais encore une fois, tout comme la pratique en cours il y a 150 ans au meilleur de l’ère des récits d’esclaves, ces expériences sont d’abord authentifiées par une personne blanche, ici une femme blanche dont le passage en prison ne pourra jamais être un substitut à la violence institutionnellement dirigée contre les femmes racisées dans le système judiciaire pénal. Cela a lieu en 2013 [date de lancement de la série aux USA, NdT], non en 1861, et on n’a pas besoin de Piper Kerman ou de quelqu’un comme elle pour justifier ce que nous savons déjà.

    L’extraction forcée de nos récits est-elle un mal nécessaire ?

    Notes

    Source : The Nation.
    Traduit de l’anglais par RC, pour Etat d’Exception.

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    Cet article a 3 commentaires

    1. Vous soulignez à raison l’existence d’un chas, tout blanc, par lequel nombre de fictions doivent passer.Il est regrettable cependant que vous dénaturiez un peu la réalité pour parvenir à vos fins.

      Voyez-vous même.

      Vous dressez une liste éloquente des types de personnages que propose cette série mais en oubliez un : celui de la blanche faible et peureuse qui ne connait rien du vrai monde ; à savoir l’héroïne.

      C’est bien dommage, votre propos s’en affadit.

    2. Merci pour cette lecture extrêmement intéressante, qui me permet d’avoir un autre oeil sur la série. Je l’ai beaucoup encensée par le passé et je prends conscience de l’erreur que j’ai faite.
      Encore merci.

    3. Si je ne peux que valider le constat que dresse cet article (les récits des expériences des personnes racisees doivent encore passer par la validation blanche pour espérer bénéficier de la moindre audience), je serais moins acerbe et n’irai pas jusqu’à qualifier la série de « merde raciste ». Car justement ça aurait été intéressant de remarquer comme finalement le personnage de piper passe quasi tout le temps au second plan, laissant la place pendant plusieurs saison a celui de Taystee qui prendra a bras le corps la question des conditions d’incarcération des détenues. Si la série n’échappe pas à quelques clichés on ne peut pas l’accuser de passer sous silence les violences institutionnelles. C’est même le fil conducteur de ce programme, y compris la discrimination subie par Bursett (Laverne Cox)nqui se voit refuser l’accès a son traitement. Idem pour Suzanne (que personne n’appellera plus « Crazy Eyes » au fur et a mesure qu’on avance dans l’histoire)… J’ai donc plutôt le sentiment que l’équipe essayé plutôt honnêtement de questionner les rapports de pouvoir. Et j’apprécie aussi que les personnages ne soient pas manichéens. Car l’intégrité absolue n’existe pas. Même les plus engagés d’entre nous sont capables de mesquinerie… J’envoie donc les personnes qui n’auraient pas vu la série et qui tomberait sur cet article a la visionner et se faire leur propre analyse.

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